
Ce n'est pas, comme on l'a trop dit, lors des récentes révoltes de Villiers-le-Bel que des armes à feu ont été utilisées pour la première fois contre des policiers dans le contexte d'émeutes urbaines en France. Mais c'est la première fois que ce phénomène a pris une telle ampleur.
Le Président de la République et le Gouvernement ont choisi de fustiger au maximum ces évènements et on ne saurait leur donner tort : la France est un pays où l'on doit durablement pouvoir s'opposer, manifester, s'insurger parfois mais jamais s'entretuer.
Qu'un seuil ait été franchi, qu'un tabou ait risqué d'être levé à Villiers-le-Bel et qu'on ait eu raison de réagir fermement à l'escalade de la violence est légitime.
Que Nicolas Sarkozy, dans ses récentes interventions dans les journaux télévisés et devant les policiers réunis à La Défense n'ait vu que de la "voyoucratie" dans des émeutes où il y avait aussi de la révolte populaire contre la mort de deux adolescents, c'est déjà plus discutable. Refuser de voir le fossé entre jeunes et policiers c'est refuser d'y remédier et donc jeter de l'huile sur le feu.
Que la police inonde les boîtes aux lettres des habitants de Villiers-le-Bel pour les appeler à dénoncer ceux qui ont tiré contre des policiers, soit. Qu'une de ces lettres ajoute "tout élément susceptible d'orienter favorablement les enquêtes en cours pourra faire l'objet d'une rémunération" et que Jean Espitalier, directeur régional de la police judiciaire de Versailles, chargé de l'enquête précise dans Le Monde qu'il pourrait verser plusieurs milliers d'euros, c'est autre chose.
La loi fait obligation de dénoncer les actions criminelles, au risque d'encourager une délation qui incrimine surtout des innocents, on le sait au terme de plusieurs sinistres expériences, au moins depuis la seconde Guerre mondiale. C'est la loi.
Elle autorise aussi la police à rémunérer ses informateurs mais c'est au trafic de drogue à haut niveau ou au terrorisme qu'on réservait, parcimonieusement, jusqu'à présent ces méthodes.
Faut-il en répandre l'usage dans les quartiers populaires en même temps que Nicolas Sarkozy annonce aux chefs d'entreprises son souhait de dépénaliser de nombreux délits du travail aujourd'hui sanctionnés et qui ne le seront plus demain ?
Au contraire, si on valide la banalisation des récompenses pour dénonciations, osera-t-on l'étendre aux salariés des entreprises, aux employés des banques, au personnel politique révélant des malversations ?
Quelle est le modèle de société qui se profile derrière les confidences monnayées et autres "témoignages sous X" dans certains contextes et pas dans d'autres ?
Ne nous prépare-t-on pas une société de discrimination, de défiance, de contrôle social, loin de la liberté, de l'égalité, de la fraternité et proche de la voyoucratie généralisée ?
Une jungle où, jeunes traqués ou barbouzes prêtes à tout, les "racailles" ne pourront que se multiplier et se radicaliser ?
Une escalade où les gendarmes de plus en plus pervers continueront sans trop les rattraper à courir après des voleurs de plus en plus violents ?
Il y a des remèdes encore pire que les terribles maux qu'ils prétendent combattre.
Attiser les tensions les a rarement fait baisser; surtout quand il existe des désescalades possibles, des alternatives pacifiques, éducatives, sociales, qui pourraient guérir les plus paumés de nos jeunes banlieusards de leur envie de "niquer la police".
Mais il faudrait que les responsables politiques retrouvent la volonté de remédier aux causes des dérives sociales plutôt que de communiquer et de surenchérir pseudo-virilement sur leurs effets.