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Petite enfanceNadine Morano a des difficultés à vendre ses jardins d'éveils aux communes. Les éducateurs craignent un affaiblissement de l'encadrement de la petite enfance. Et une préfiguration de la fin des maternelles. Quant aux communes, elles semblent peu pressées d'expérimenter le dispositif. La Lettre du Cadre Territorial numéro 385 (1er septembre 2009) |
Un article de Mme Karine Michel
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Difficile d'obtenir une info sur les jardins d'éveil auprès du cabinet de Nadine Morano. Il est vrai qu'il est sans doute trop tôt pour tirer les premières conclusions. Le lancement du dispositif remonte au 6 mai dernier, à Ville-en-Tardenois (Marne), petite commune de six cents habitants, dont le maire sans étiquette, Thierry Barba, assure que le projet, ficelé sur le plan administratif, ne sera pas opérationnel à la rentrée (voir encadré). Bref, dans cette phase de décollage, l'enthousiasme est peu palpable.
Fin mai, la petite commune de Ville-en-Tardenois (Marne, 600 habitants) a eu droit aux égards de la République avec la visite de la secrétaire d'État, Nadine Morano. Thierry Barba l'assure, il est favorable aux jardins d'éveil. « La communauté de communes ne va pas créer de crèche sur notre territoire, nous sommes donc obligés de songer à d'autres solutions parce que nous manquons d'équipements ». C'est vrai, Thierry Barba n'est pas un fervent défenseur de l'école à 2 ans. « Je trouve que l'on enlève une partie de l'enfance aux petits. Mais je suis pour le maintien de la maternelle ». Nadine Morano veut aller vite sur les jardins d'éveil, mais même « sa » ville phare, celle qui a été choisie pour le lancement officiel, aura des difficultés à être dans les temps. « Nous ne démarrerons qu'en 2010 », assure le maire.
Pour le gouvernement, « les jardins d'éveil constituent une nouvelle offre d'accueil pour les enfants de 2 à 3 ans, adaptée aux besoins des parents et aux contraintes des territoires ». Le financement de l'expérimentation s'élèvera à 25 M. d'euros et sera assuré par la branche famille de la Caisse d'allocations familiales. Jusqu'en 2012, le dispositif sera expérimental : il portera sur 8 000 places et sera régulièrement évalué. Ces places d'accueil d'un nouveau genre entrent dans la volonté du gouvernement d'offrir d'ici à 2012, 200 000 nouvelles places, mieux adaptées aux attentes des familles. Or, pour beaucoup d'acteurs scolaires et d'élus, cette alternative passe mal. La ville de Paris a été une des premières à opposer un « niet » catégorique, pour trois raisons bien précises. La première concerne l'abaissement des normes d'encadrement, moins contraignantes que celles pratiquées en crèche : un adulte pour douze enfants au lieu d'un adulte pour huit enfants dans les crèches... La deuxième crainte relève de la fragilisation de l'école maternelle. Pour la ville, le gouvernement a pour projet de se désengager du financement de la scolarisation en maternelle des moins de 3 ans, voire au-delà dans un second temps, ce qui entraînerait des difficultés d'ordre pédagogique. C'est la troisième raison du refus parisien : l'absence de scolarisation des moins de 3 ans impacterait négativement sur la trajectoire scolaire des enfants, notamment dans les quartiers populaires. « À Paris, il convient de souligner que la très faible scolarisation des enfants de moins de 3 ans (2 % contre 21 % au niveau national) s'est encore accentuée ces dernières années : 2 514 enfants de moins de 3 ans étaient scolarisés en 2000-2001, ils ne sont plus que 1 206 (dont 688 dans le secteur privé) depuis la rentrée scolaire 2008 », précise Colombe Brossel, adjointe à la petite enfance. À titre de comparaison, Paris reçoit 13 000 « 2-3 ans » dans ses établissements de la petite enfance.
Du côté des éducateurs des jeunes enfants, la tendance est au rejet. En Gironde, la Fédération des éducateurs de jeunes enfants (FNEJE) dénonce une dérive : un « toujours plus de familles sans moyens supplémentaires », qui engendre un « épuisement professionnel ». Dans un communiqué, la fédération va plus loin, fustigeant la « création de lieux « déréglementés », microcrèches, collectifs d'assistantes maternelles, jardins d'éveil, sans projets précis ». Même son de cloche du côté des associations familiales. Le Conseil départemental des associations familiales laïques de la Loire (CDAFAL) assure, par la voix de sa présidente, Janine Sarkissian, que « le gouvernement s'apprête à démanteler le fleuron de l'Éducation nationale, à savoir l'école maternelle. C'est inacceptable pour les personnels, inacceptable pour les parents qui devront payer ces jardins d'éveil, inacceptable encore pour les communes qui en auront la charge ».
Lors de la réunion organisée par la SNEC-CFTC, Sylvie Le Chevillier, responsable du département Enfance et parentalité de la CNAF, a voulu faire ½uvre pédagogique : « il est inutile de se faire peur pour le plaisir : les jardins d'éveil ne se substitueront pas à l'école maternelle pour la simple raison qu'ils coûtent plus cher ». L'intérêt financier sera évident pour les parents, puisque le jardin d'éveil sera « un tiers moins cher que les crèches ». Les tarifs pour les parents annoncés par la CNAF sont en effet de 2,29 euros par jour (soit 45,84 euros pour une vingtaine de jours par mois) pour les familles ayant un revenu mensuel inférieur à 573 euros. Ce tarif journalier sera de 4,24 euros pour les familles gagnant un SMIC, de 8,48 euros pour deux SMIC, de 12,72 euros pour trois SMIC et de 17,80 euros pour les familles ayant des revenus supérieurs au plafond mensuel (4 450 euros). Sylvie Le Chevillier l'assure : « Nous veillerons à privilégier les compétences et les qualités humaines aux diplômes. Il pourra s'agir du personnel traditionnel de la petite enfance, mais nous voudrions aussi ouvrir les jardins d'éveil aux éducateurs spécialisés, aux techniciens de l'intervention sociale et familiale ou aux BAFD (brevet d'aptitude aux fonctions de directeur en accueils collectifs de mineurs). » Des propos que les éducateurs jeunes enfants ont du mal à avaler.
À Lille, l'adjointe à la petite enfance, Lise Daleux, s'étonne que le gouvernement n'ait pas exploré plus avant la solution des classes passerelles : « Elles permettent aux jeunes enfants de découvrir l'univers scolaire tout en bénéficiant de l'encadrement habituel des crèches, assure-t-elle. Elle invite le gouvernement à mieux « prendre le temps de la réflexion ». Le 3 juin dernier, le Syndicat national de l'enseignement chrétien (SNEC-CFTC) a invité la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF) à s'expliquer sur les jardins d'éveil (voir encadré). « Ce qui nous préoccupe le plus, c'est la perte de 100 000 places en maternelles pour les 2-3 ans depuis 2002. Il est clair à nos yeux que l'État se désengage », assure Fabrice Frénea, en charge de la petite enfance au SNEC. Pourtant, un enfant de 2 ans scolarisé coûte moins qu'un enfant intégré dans une crèche. « C'est de l'ordre de 4 660 euros par enfant (NDLR, chiffre 2008) et l'État n'en prend en charge que la moitié », assure-t-il. Avant de confier : « Je sens ce projet très mal parti. Il y a pas mal de résistances, jusqu'au c½ur des conseils d'administration des CAF ». Le gouvernement dispose-t-il d'informations plus optimistes ?
À lire
Les communes devront-elles changer les couches-culottes ? La Lettre du cadre territorial n° 375, 1er mars 2009.