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« Le plus utile, c'est la production de lien social »

Interview

Spécialiste de la sociologie des seniors, Serge Guérin, publie un ouvrage ambitieux sur la société du « care » (littéralement soin mutuel) et plus largement de l'accompagnement. Il propose de dire adieu « aux mirages du productivisme ».

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La Lettre du Cadre Territorial numéro 418 (15 mars 2011)

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Serge Guérin
est sociologue et professeur à l'ESG. Il a notamment publié aux éditions Michalon "Vive les vieux" (2008), "La société des seniors" (2009) et dernièrement "De l'État Providence à l'État accompagnant"


Vous notez une sorte de paradoxe. Les compromis sociaux des Trente glorieuses sont mis en cause dans les sociétés qui sont pourtant d'une étonnante vitalité. À quoi attribuez-vous ce phénomène ?

L'État providence est fragilisé par un endettement massif, lié d'abord à une politique continue de diminution des recettes alors que, dans le même temps, les besoins augmentent. D'autre part, le compromis qui a fondé le rapport à la puissance publique après 1945 était basé sur des gains de productivité censés permettre de dégager des marges de man½uvre pour financer un État providence redistributeur et réducteur - a posteriori - d'inégalités.
Or, la donne a changé. Nous sommes entrées dans la « troisième modernité » : vieillissement généralisé de la population d'abord, mais aussi éclatement de la famille, féminisation des valeurs, effets des technologies de la communication, poids croissant du secteur des services, et en particulier ceux du soin à la personne, sur fond de prise de conscience de la finitude des ressources naturelles.

Cette troisième modernité est confrontée aux ravages d'une course à la productivité qui conduit à des gâchis, des pertes de temps, et surtout la fragilisation et l'exclusion des personnes. La culture de la productivité est, par essence, fondée sur le consommer plus (unique façon d'enchanter le monde de la marchandisation des rapports sociaux) pour produire plus, dont on commence à mesurer les effets désastreux sur le lien social mais aussi sur l'environnement. Le « principe de productivité » se fonde sur la culture de la performance et de la compétition qui fragilise aussi bien l'écosystème que le lien social et les individus.


Pourtant, certains réagissent...

Contrairement au discours dominant, il faut signaler la vitalité du corps social. Il existe, dans l'espace rural comme dans les quartiers, chez les jeunes comme chez les plus âgés, dans les milieux favorisés comme dans les milieux populaires. Les initiatives, les solidarités de proximité, les mises en place de solution d'échange, de coopération, de dons se multiplient... Les Amap, le covoiturage, l'aide au devoir, l'auto-organisation pour assurer la garde d'enfants... sont autant d'expressions de l'épaisseur du social. Certes tout n'est pas rose ! La souffrance, la misère et l'angoisse gangrènent les esprits et l'espace social, mais il y a une réactivité, souvent portée par les femmes, qui montre que la société de l'individu n'entraîne pas seulement un individualisme borné.
En fait, le marché n'écrase pas tout sur son passage : les logiques de dons et de réciprocité continuent d'innerver et de fluidifier la société. Le lien social n'est pas mort même si dans de nombreux cas, il a été atrophié par un discours centré sur la compétition et la nécessité de s'adapter à la mondialisation.


L'ouvrage définit la culture de l'autonomie comme le « vrai défi des sociétés modernes ». Comment faire face à ce défi ?

Le discours dominant élève au rang de dogme la notion d'autonomie. Nous devons être les acteurs autonomes et responsables de l'ensemble de nos actes : le mauvais élève est responsable de sa situation, le malade aussi. Sans parler du vieux... Ainsi, on rend les enfants responsables de la prise en charge d'un parent vieillissant, tout en demandant aux mêmes personnes d'être mobiles géographiquement pour s'adapter aux mutations économiques...
Il faut cesser de reporter la responsabilité des difficultés sur les seuls individus, mais bien les réassurer en les aidant à s'accomplir. Il s'agit de se placer dans une perspective « accompagnante » et non pas surveillante ou impuissante. Le rôle du collectif est de cheminer aux côtés de la personne. Il ne s'agit ni de l'instrumentaliser, ni de l'assister, mais bien de l'accompagner pour elle et l'aider à conduire son projet. À défaut d'être acteur, il importe à chacun de pouvoir être auteur de sa vie.

C'est pour cela que je reprends et dépasse l'approche par le care : la bienveillance n'est pas vécue comme de la commisération ou du maternage mais comme le souci d'autrui. J'ai beaucoup travaillé sur la question des aidants, celles et ceux qui accompagnent un parent vieillissant ou un enfant malade chronique. Les 4 millions d'aidants, parfois eux-mêmes âgés et vulnérables, prouvent au quotidien l'importance des solidarités de proximité et la réalité du care dans le quotidien de millions de personnes. Le panel BVA/Fondation Novartis nous permet de connaître de mieux en mieux cette population. Il en ressort par exemple que dans 18 % des cas, l'aidant accompagne une personne qui n'est pas de sa famille. C'est la preuve que les solidarités de proximité évoluent et changent de formes, mais perdurent.
Cela signifie aussi que chaque personne vulnérable dispose d'une capacité à aider d'autres personnes, à un autre moment, d'une autre façon. Personne n'est « victime à temps plein », et, inversement, il n'y a pas d'assurance tous risques. La logique de l'accompagnement social n'est pas une affaire centrée sur les faibles, mais concerne l'ensemble des publics.


Quelles solutions préconisez-vous pour une véritable société qui marche ?

Dès lors que vous déconstruisez le paradigme productiviste, vous pouvez faire le pari de mettre en avant la force du lien et le principe de bienveillance. Ce qui est le plus « utile » c'est la production de lien social, c'est la contribution à une « vie bonne » pour reprendre la formule de Ric½ur. Autrement dit, une société qui marche répond à la morale, énoncée par Lévinas, de la « non-indifférence » à l'autre. Dans ce cadre, l'enjeu premier est économique et social : le care est fort d'un potentiel de création d'emplois répondant à différents niveaux de qualification. Une société de l'accompagnement passe nécessairement par un effort de formation, de soutien des professionnels, de valorisation des carrières et des rémunérations. Sous cet angle, il apparaît bien que l'État accompagnant ne s'oppose pas à l'État providence mais entend l'orienter vers des actions prioritaires comme la mise en ½uvre d'une politique d'éducation et de formation adaptée aux situations de chacun, le soutien et à la valorisation des métiers du care et de l'accompagnement, l'élévation du logement social au rang de « sixième risque »...


Vous suggérez de penser la démocratie continue, évoquant une écologie coopérative des comportements...

En investissant en amont, en développant une politique de prévention et de détection, non seulement la société répond à une exigence humaniste, mais elle entraîne aussi des économies, en évitant des dépenses rendues nécessaires par l'aggravation ou l'arrivée de déséquilibres qui auraient pu être évitées.
Cela implique de penser aussi en termes de plate-formes polyactives : un établissement d'hébergement de personnes âgées en grande fragilité peut aussi être un lieu d'offre de services et de compétences pour les aidants informels, les personnes souffrant de certaines pathologies. Mais ce type d'établissement dispense aussi des services plus communs (restauration, médiathèque...) qui peuvent être ouverts à d'autres publics, au voisinage...

Ainsi les politiques de prévention concernant la santé entraînent à la fois un mieux-être pour les personnes et permettent, à terme, de réduire souvent les coûts des soins. En dépistant très tôt une maladie, on peut souvent la contrecarrer ou ralentir son aggravation, en prenant des mesures d'hygiène et de nutrition, il est possible d'éviter la survenue de nombreuses maladies chroniques et fragilités. L'état accompagnant se fonde d'abord sur des stratégies de prévention qui produisent une dynamique de l'emploi et des services mais la dépense au service de la prévention d'aujourd'hui produit les économies de demain.


DocDoc

À lire
Interview de Serge Guérin « Construisons un état accompagnant », La Lettre du cadre territorial n° 405, 15 juillet 2010.