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Ville et jeunesse : les paradigmes de Sarkozy (09/02/2008)

Pour ceux qui auraient raté leur cours de philo ce jour là, rappelons que, grosso modo, (ne n'est pas le nom d'un mannequin italien), un paradigme est une vision du monde, une manière de penser autour de laquelle s'organisent nos idées, nos représentations.

Le discours tant annoncé et tant attendu sur les banlieues prononcé à l'Élysée (et non en banlieue) le 8 février est une aubaine en matière de décodage des paradigmes non seulement du président mais aussi du Gouvernement.

En effet, ils étaient venus, ils étaient tous là, non pour enterrer la Mamma mais "le plan Marshall" annoncé, un des embryons morts nés des discours de la campagne présidentielle.

Debout autour d'un Président dans son état normal, énervé, grimaçant et lapidaire, un peu comme dans les leçons d'anatomie peintes par Rembrandt, les ministres assemblés, sauf le Premier, parti au Khazakstan, faisaient une haie; on n'ose pas dire une mêlée, Bernard Laporte n'étant pas là.

Loin de Boutin, Borloo massait les épaules d'Amara... Ah le joli spectacle plein de symboles. Mais le petit Sarkozy dominé par le grand Darcos, ce n'était sans doute pas voulu, même si est connu le matrimonial penchant du président pour toutes sortes de grandes bringues.

Premier élément de paradigme, donc, de notre Gouvernement et de son leader : article premier, quand c'est sérieux, c'est le chef qui parle à la place des autres et qui commande.

Second élément : la politique est un spectacle réglé par des professionnels.

Troisième élément : la politique est affaire de mots et de discours bien balancés écrits par des plumitifs. Et nous fûmes là comblés de coups de chapeau et de promesses verbales et électorales. Résumé : nous redisons que nous allons révolutionner la ville, c'est donc comme si c'était fait. Nous ferons tout pour aider les enfants et les jeunes qui veulent travailler dur et se lever tôt. Pour les autres (sans se poser la question de savoir si ce ne sont pas souvent les mêmes) nous aurons des policiers et des "internats de réussite éducative".

Quatrième élément : c'est le symbole et les intentions qui comptent et non les moyens qu'on déploie. Les quantités n'ont pas d'importance.

Dans un pays de plus de 63 millions d'habitants, on n'aura

  • que 350 quartiers jugés plus difficiles que les autres (ils sont plus de 2000 aujourd'hui),
  • 4000 places seulement en "internats de réussite éducative",
  • 500 millions pour les transports qui étaient déjà prévus,
  • "que" 4000 policiers de plus et en trois ans,
  • 20.000 entreprises mais en quatre ans (et qui peut prévoir un chiffre de ce type ?),
  • que 15.000 à 20.000 jeunes d'ici 2012 dans les "écoles de la deuxième chance"
  • et 45.000 en "contrats d'autonomie" (deux projets pour l'heure éthérés),
  • de vagues "incitations" pour les fonctionnaires attirés par les galères,
  • on resignera des conventions pluriannuelles avec les associations (on les avait supprimées) sans dire s'il y aura plus ou moins d'argent distribué,
  • mais l'État réglera les petites dépenses en 48 heures avec un simple chéquier". Et de prendre, bien-sûr, comme exemple le souverain poncif des ballons de foot !

Autre symbolisme échevelé, en forme de syllogisme : l'elle-même mythique Simone Veil va animer un débat sur la diversité pour son inscription dans la constitution. Par ailleurs, le gouvernement a accueilli irréversiblement dans ses rangs des personnes isues de l'immigration. Enfin les administrations et les entreprises n'ont qu'à faire pareil. Donc, fin attendue du syllogisme, la question va être réglée et, sous-entendu grâce à celui qui parle, " personne ne sera jugé sur la couleur de sa peau ou l'adresse de son quartier".

Qui peut le croire ? En la matière, le volontarisme du Président lui fait honneur. Mais tout ne lui démontre-t-il pas déjà autour de lui que le volontarisme ne suffit pas ?

Cinquième élément, plutôt bête et méchant : un bon locataire, c'est un futur propriétaire. Tant pis pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent accéder au Nirvâna de la possession de son logement.

Sixième élément : les cités sont habités par des braves gens d'un côté et des mafieux de l'autre. La jeunesse y est elle même composée de bons jeunes et de voyous. En s'occupant des unes et des autres de ces catégories avec des carottes et des bâtons différents mais appropriés on règlera les questions de l'économie souterraine, de la sécurité et de la jeunesse, donc de la Ville, sans que nul n'ait rien d'autre à faire que de se tenir à carreau.

Partant de présupposés si manichéens et stigmatisants sur la jeunesse et les quartiers populaires, sans jamais poser la question de la participation citoyenne, de la solidarité nationale, de l'aménagement du territoire et de l'égalité républicaine, on ne peut craindre au mieux que le statu quo de la crise sociale française et au pire, que de pires explosions des cités !

Dernier élément paradigmatique, en forme d'aveu : "J'assume tout ce que j'ai dit et fait par le passé sur le sujet"... donc tout et son contraire, c'est-à-dire n'importe quoi et, en tous cas, pas grand chose. CQFD.

Tout n'est pas à jeter aux chiens dans le plan banlieue du Gouvernement (heureusement !) mais la façon présidentielle de le présenter, plus par ce qu'elle cache que par ce qu'elle dit, a un effet dissuasif sur la crédibilité générale des mesures envisagées.

Nicolas Sarkozy n'aime pas Mai 68. Il peut dormir tranquille : avec sa philosophie et sa rhétorique, l'imagination n'est pas au pouvoir.

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