
Les 254 enfants de l'école du Ziegelwasser, dans un quartier populaire du Neuhof, à Strasbourg, ont réussi un exploit : 90 % d'entre eux ont réussi à ne pas allumer l'écran de leur télé pendant dix jours. Un taux de réussite excellent, a trompeté le directeur de l'école. Cinquante ans après la démocratisation de la petite lucarne, on en est donc là : ne pas la regarder est une preuve de vitalité intellectuelle, une rébellion en bonne et due forme, tant l'ensorcelant flux des images débouche sur la lobotomisation des enfants, des parents et de la société dans son entier. La télé est une drogue douce. Comme toutes les drogues, on peut s'en passer mais la majorité fait le contraire. La télé distord la réalité, travaille par petites touches, offre un monde d'images sans explication, habitue le cerveau à la facilité, on zappe l'effort pour comprendre, on mise sur l'empathie immédiate, si mieux disposée à se traduire en espèces sonnantes et trébuchantes dans les écrans de publicité. Il faut reconnaître à Le Lay de TF1 d'avoir fait avancer d'un bond la sincérité de la quête de cette télé commerciale : capter les esprits, les hypnotiser pour que l'acheteur d'espaces se tape allègrement l'espèce humaine et enfantine. Nos gamins, proies faciles, sont devenus des stars de panel. Pas un produit lancé sur TF1 sans leur approbation scientifiquement soupesée. Nos cerveaux kidnappés ne s'en rendent pas compte, nos agios bancaires en témoignent. La télé poubelle a pris le pas sur la télé culture. Le divertissement n'est pas un mal, au contraire, il prédispose à l'aisance intellectuelle. Mais un divertissement généralisé à la journée, s'inscrivant en effigie jusqu'aux pages des carnets de correspondance, est source de complications mentales. Parce que l'intelligence se construit dans le plaisir... et l'effort. Nous vivons une drôle d'époque : nous savons que le capitalisme est le moins mauvais des systèmes démocratiques et nous sautons au plafond de joie d'en déjouer la plus prégnante perversité. Comprenne qui pourra...