
Il y a plus longtemps qu'on ne le croit, vers 1990, quand notre société n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui, Lamence Madzou a dirigé une bande de blacks hyperviolents de l'Essonne avant, disent les médias, de devenir un père de famille rangé rêvant de travailler pour un office HLM... Sa rédemption a tout pour plaire et fait l'objet d'un livre, «J'étais un chef de gang» (La découverte, 17€) écrit avec une de nos sociologues des banlieues : Marie-Hélène Bacqué. Ambigu et édifiant.
Le démon devenu un saint est un classique de la littérature de gare comme de station RER. Jadis hyperviolent, taulard, "racaille" karcherisable, Lamence Madzou s'étale aujourdhui dans des vidéos édifiantes sur Daily Motion. Il raconte son passé avec spontanéité livrant, brute (si on ose dire !), une expression peu policée et des capacités d'analyse disons sommaires.
Idem quand il répond en direct aux chateurs, le 17 septembre 2008, sur le site du quoitidien 20 minutes. Les extraits que nous publions, non sélectionnés par une sociologue ni filtrés par des attachés de presse relèvent l'ambiguîté de l"histoire d'un mec" qui a mal tourné hier mais qui, aujourd'hui, porte toujours violemment les stigmates de notre inquiétante société médiatique de violence, de rapports de pouvoir, de force, de lucre et de consommation ou de frustration... Extraits du chat :
"Personne n'est jamais devenu millionnaire en écrivant un livre. Donc il n'est pas question d'argent. La notoriété, je l'avais déjà. J'ai voulu faire passer un message vis à vis des médias, des pouvoirs publics et de la jeunesse de banlieue..."
" Un chef se doit d'être disponible, d'être à même d'apporter des solutions, fédérateur. Il doit être capable d'endurer ce qu'endurent ses hommes. C'est la seule façon pour que ceux ci puissent supporter les sacrifices à endurer...".
"tre chef c'est énormément donner de sa personne. Et finalement on reçoit bien peu par rapport à ce qu'on donne. A partir du moment bien entendu où l'on s'implique dans ce qu'on fait".
"Pour moi, il est évident qu'il est très facile d'entrer dans un gang mais il a été extrêmement difficile d'en sortir. Tout simplement à cause de la vision que les gens avaient de moi. Beaucoup de portes ce sont fermés à cause de ça. Il a fallut beaucoup de volonté et d'efforts, d'abord pour tenir et ensuite pour y parveni...".
"Les premières bandes de jeunes issus de l'immigration ont été crée en réaction à la montée du FN et l'apparition immédiatement après des skinheads à la fin des années 70 et début des années 80. Est ce que tu sais qu'au temps de la guerre, Public Enemy a sorti une chanson «Fight the Power» qui est devenu notre emblème..."
"Comment je m'en suis tiré ? Ca a été ma volonté propre. Mon désir permanent malgré les tentations et les bâtons dans les roues d'aller de l'avant et de m'en sortir coute que coûte..."
"Tout ça est le fait de la maturité et du recul qui permettent de placer les choses et les événements dans leur contexte et finalement de mieux juger..."
A propos des dealers : " Les gens parlent d'argent facile. Mais concrètement c'est très loin de la vérité. Parce que vivre dans cette forme d'insécurité au quotidien. Se méfier des uns et des autres, autant que de ses amis des gens avec qui ont fait affaire que de la police. Trouver des solutions pour réinvestir et protéger son argent. Et finalement être à la merci de la moindre entourloupe arnaque ou règlement de compte. Je pense qu'il n'y a rien de sécurisant dans ce mode de vie. Les gens qui le pensent se trompent lourdement. Ceux qui l'ont vécu comprennent de quoi je veux parler".
"Tous les gens qui ont fait du business d'une manière ou d'une autre combien au final peuvent réellement en vivre? Dans la majorité des cas tous réintègrent le modèle de la société tel qu'il est défini. A savoir un travail, un appartement, une famille. Pour la reconversion, je pense que le capital intellectuel et l'énergie utilisée pour mettre en place pour protéger ce "business" pourrait s'avérer 100 fois plus efficace et utile si ces gens là le réinvestissait dans des projets comme créer leur propre société et se mettre à leur prendre compte...".
"J'ai payé ma dette à la société parce que les gens ont décidé que je devais faire de la prison. Aujourd'hui je suis complètement passé à autre chose. L'important pour moi est d'avancer, essentiellement avancer..."
"Je tiens à préciser que mon intention en écrivant ce livre ce n'est pas de me rendre célèbre mais bien de passer un message qui sera perçu comme tel et qui toucheront des gens. Des gens qui ont envie de s'en sortir. Je veux simplement leur dire que c'est possible. Et qu'à la vie prétendument facile que j'ai eu je n'échangerais pour rien au monde avec celle que j'ai aujourd'hui, à savoir une structure familiale stable qui reste basée sur des valeurs comme le travail...".
"Le gang, la bande c'est une famille de substitution. Face aux problème familiaux que certains ont rencontré et le tissu familial qui se désagrégeait, face au racisme qui était vraiment trop fort à la fin des années 70, en parallèle à la montée en puissance du FN, le problème de skinheads, et surtout le fait que les noirs soient minoritaires dans les quartier (des familles qui se comptaient sur les doigts d'une main) tout ce contexte nous a poussé à nous retrouver. D'où la volonté de se retrouver entre nous sur la base du modèle américain apporté par Africa Bambataa et retransmise sur une chaîne de télé par l'animateur Sydney et son émission qui avait commencé à diffuser le rap la première fois en France. C'était une énergie très positive au départ. Mais les intentions belliqueuse de quelques uns ont obligé les autres à rentrer dans une espèce de guerre fratricide qui a conduit toutes les bandes de l'époque à s'affronter pendant 3 ans. Donc une phénoménale perte de temps et une énergie immense gâchée".
" Comment je m'en suis sorti ? Je crois foncièrement qu'on est ce qu'on est. Même caché derrière les apparences. J'ai toujours été quelqu'un qui voulait aider les autres. Il y'a 20 ans c'était avec les mauvaises armes. Je m'en suis rendu compte. Et finalement le regard des autres, malgré le respect, c'est ce qui m'a fait changer. Je ne voulais pas que les gens aient peur de moi. J'ai une véritable prise de conscience à ce moment là et j'ai amorcé le changement. Si c'était à refaire, si c'était vraiment possible de changer le cours de sa vie; je me serais servi de toute cette énergie que j'ai été capable d'avoir et que j'ai utilisée pour faire des choses pour la maintenir dans des actions positives, ce que je fais aujourd'hui".
Au bout du compte on se demande souvent si Lamence Madzou n'est pas, après tout, du bois libéral et individualiste dont on fait les Nicolas Sarkozy. On comprend aussi qu'on peut avoir fait parler la poudre sans l'avoir inventée... Et qu'il y a des discours prétendument éducatifs qui montrent surtout la misère intellectuelle et culturelle des pseudo-éducateurs et, surtout, de la société qui en assure la promotion, bien évidemment médiatique.
A lire, pour méditer...