
Inventer un modèle économique alternatif, c'est possible ! Les pays du Sud sont à l'avant-garde de ces mouvements. D'abord en lutte pour l'amélioration de leurs conditions de logement, les habitants de Conjunto Palmeiras, un quartier de Fortaleza au Brésil, se sont auto-organisés pour développer l'économie locale, aboutissant à la création d'une banque et d'une monnaie sociale à la fin des années 90. Joaquim Melo, un des promoteurs de cette étonnante expérience, est venu raconter ce mois-ci au Sénat l'histoire de cette favela aux acteurs français de l'économie solidaire. « Il existait de l'argent au sein de la communauté, explique Joaquim Melo, mais il était utilisé hors du quartier. On a affiché sur les murs ce qui était consommé dans la favela, puis on s'est demandé ce qu'on pouvait produire sur place. L'idée a alors émergé de créer la banque Palmas pour octroyer des micro-crédits productifs. 84 % sont utilisés par les femmes. » Aujourd'hui, les 32 000 citoyens de Conjunto Palmeiras contribuent à la richesse communautaire et utilisent le palmas, la monnaie locale qui sert auprès des petits commerçants, qui peuvent les échanger contre des reais, la monnaie du Brésil. Cette expérience d'ESS est en effet restée reliée au système financier. La Banco do Brasil, la plus grande banque d'Amérique du Sud, a soutenu son implantation et celle de 47 autres banques communautaires au Brésil, avec pour double objectif de lutter contre la pauvreté et de favoriser l'inclusion bancaire. En parallèle, le modèle s'est aussi développé au Venezuela, avec un très fort soutien des pouvoirs publics. Pour Joaquim Melo, la Banque Palmas constitue un projet politique global. A côté de cette alliance inédite entre le microcrédit et une monnaie sociale, il existe aussi des formations à l'économie solidaire au sein de l'Institut Palmas, ainsi qu'un système de banque du temps communautaire : à l'aide d'une carte de travailleur solidaire, les habitants du quartier peuvent s'échanger des services sans contrepartie financière. Présent à la rencontre du Sénat, le philosophe Patrick Viveret se félicite que les utilisateurs de la Banque Palmas se réapproprient la question de la monnaie, au service du mieux-vivre et de l'amélioration de la situation sociale. Il a également relevé que les banques classiques étaient désormais très bienveillantes vis-à-vis du microcrédit et des monnaies locales. Une remarque reprise par Yves Cabannes, chercheur en développement, qui estime que les institutions de microfinance sont des banques comme les autres, qui recherchent l'intérêt et les plus-values comme les autres. Selon lui, les microcrédits des institutions internationales détruisent les petits tissus productifs, au profit des marchés extérieurs. Des critiques sur le microcrédit institutionnel qui n'enlèvent rien à l'exemplarité d'un microcrédit émergeant des mouvements citoyens, comme à Fortaleza.