
Pour peu que l'entrepreneuriat social aille au-delà de l'effet de mode, nul doute que les historiens de l'économie réserveront une place particulière à la première semaine de février 2010 dans la genèse du concept. Jugez plutôt ! En-dehors du nouveau look des SCOP (voir la Lettre de l'économie solidaire n° 208), on a pu assister tour à tour au lancement de l'Institut de l'innovation et de l'entrepreneuriat social (IIES) à l'Essec, à celui du Mouvement des entrepreneurs sociaux, et à la montée en puissance des mêmes entrepreneurs lors du Salon des entrepreneurs à Paris, où plusieurs débats leur ont été consacrés et où Muhammad Yunus a donné son onction à l'entrepreneuriat social à la française. Successeur, substitut ou point d'appui pour l'économie sociale et solidaire, l'entrepreneuriat social suscite encore des controverses. Aussi bien du côté des acteurs plus anciens que pour les nouveaux qui représentent au moins trois courants différents, selon Hugues Sibille, un des promoteurs du Mouvement des entrepreneurs sociaux : un courant français venu de l'économie sociale (15 000 entreprises sociales), un courant anglo-saxon venu de la philanthropie et un courant des pays du Sud tourné vers le Social Business. A ce stade, le corpus théorique est encore mouvant. Revenons donc sur quelques définitions glanées lors de cette décade prodigieuse ! Pour Thierry Sibieude, directeur de l'IIES, l'entreprise sociale doit permettre de retrouver l'esprit de l'économie sociale (tourné vers le progrès de la société), avec l'ambition de l'ouvrir au Social Business. D'après Anne-Claire Pache, du même IIES, l'entreprise sociale utilise les outils du business pour des objectifs sociaux. Arnaud Mourot, directeur d'Ashoka, reconnaît que l'importance donnée à l'individu entrepreneur peut entrer en opposition avec la dimension collective de l'économie sociale. Selon Jean-Marc Borello, tout nouveau président du Mouvement des entrepreneurs sociaux, l'enjeu, à partir du terreau fertile de l'ESS, est de professionnaliser les structures, quels que soient leurs statuts, et de faire grandir les bonnes idées. Pour Jean-Guy Henckel, du Réseau Cocagne, l'entrepreneur social accepte de travailler dans la complexité et de gérer les tensions ; pour autant, il ne s'agit pas de renoncer aux valeurs fondatrices de l'ESS. C'est sur ce point pourtant qu'un hiatus pourrait apparaître, dans la recherche d'alliances avec des entreprises conventionnelles. N'a-t-on pas entendu Franck Riboud, PDG de Danone, au Salon des entrepreneurs, se réclamer du Social Business ? Une fois que le label des entrepreneurs sociaux sera en cours d'étude, il faudra regarder qui le réclame, sur la base de la première définition du Mouvement : « des entreprises à finalité sociale, sociétale ou environnementale et à lucrativité limitée. Elles cherchent à associer leurs parties prenantes à leur gouvernance ». Les entrepreneurs sociaux vont chercher à se faire entendre (il y a du travail, si l'on en croit le sondage Avise-CSA) et à se faire reconnaître des pouvoirs publics. Au Salon des entrepreneurs, Laurent Wauquiez, secrétaire d'Etat à l'Emploi, était le dernier à donner sa définition : « l'entrepreneuriat social n'est pas un secteur-gadget. Ce sont des vraies entreprises, avec des objectifs sociaux ». Retenons-la pour le moment. La Lettre de l'économie solidaire aura l'occasion de revenir sur cette nouvelle forme en gestation, d'ici le congrès fondateur du Mouvement en juillet prochain.